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Lyrisme & Poésie

« Tout poète lyrique en vertu de sa nature opère fatalement un retour vers l'Eden perdu. » [Charles Baudelaire]

motif demi-cercle

Gustave Doré ⋄ Comtesse de Ségur - Nouveaux Contes de fées, 1857.

La poésie lyrique doit en effet son nom à la lyre qui, dans l’Antiquité, accompagnait ses chants. Symbole d’unité et d’harmonie, cet instrument apollinien prend dans le mythe d’Orphée une valeur pacificatrice. Capable de suspendre les supplices des Enfers, il devient le modèle des pouvoirs de la poésie et des liens étroits qui l’unissent à la destinée de la créature humaine. (Jean-Michel Maulpoix, Du lyrisme, 1999)

Dans un récit en prose, c'est dans la transmission d'informations que réside la fonction première de l'écriture. l'écriture (signifiant) se trouve comme entraîné vers le but extérieur qu'il poursuit (signifié), et la forme de la phrase est coordonnée au message qu'elle traduit. En revanche, si l'on considère la démarche poétique, on s'aperçoit que le processus est inversé. Le poète tente de se saisir de l'idée (signifié) par le médium du procédé scriptural (signifiant).

 

D'une certaine manière, l'acte poétique consiste à transposer le monde sous le voile des phrases, afin d'amener le lecteur à réaliser lui-même la découverte du sens. L'agencement et le choix des mots sont donc utilisés à la fois comme mécanismes temporisateurs et amplificateurs alliés à la diffusion du signifié. Le lyrisme couvre tout les registres de l'expression subjective, de l'exaltation à la mélancolie, en passant par la méditation, l'élégie et tant d'autres formes.

 

On devine combien musique et poésie s'avèrent en ce sens d'une telle proximité que leur alliance ne pouvait être fortuite. En poésie, le recours à la forme versifiée, la rythmique syllabique, ainsi que l'importance accordée aux sonorités et à leurs dispositions répond directement aux techniques d'écriture musicale. On y met en œuvre de la même manière les renversements, les rappels, les répétitions dans une démarche réflexive favorable à l'introspection.

 

Le lyrisme sera pourtant considéré pendant deux siècles (XVIIe–XVIIIe) comme une orientation mineure et dévalorisée. ce n'est qu'au XVe siècle que le terme commence à regagner en considération, mais le substantif « lyrisme » n'est attesté qu'en 1829 sous la plume d'Alfred de Vigny. Son déploiement en tant que démarche revendiquée doit tout à la mouvance du romantisme.

 

Les graines germent dans le mouvement du Parnasse en réaction contre l’effusion égocentrique du romantisme ; il veut recentrer la poésie sur le travail formel du poète et développe une théorie de « l’art pour l’art ». Elle se doit de privilégier l'expression de la subjectivité et donc de donner la prééminence aux perceptions sensitives. D’après Charles Baudelaire, seuls les artistes sont capables de déchiffrer le sens des analogies qui permettent de passer de celles-ci au monde des idée des idées. (Voir à ce propos le passage sur la théorie des correspondances de la page Romantisme et symbolisme.)

 

Le poète se fait donc le truchement des « Voix intérieures » qui l'animent, usant de la force suggestive des images et figures d'analogie. Heinrich Heine arrive à Paris en 1831. Devant les tableaux d’Alexandre Decamps, il fera cette déclaration : « En fait d’art je suis surnaturaliste. Je crois que l’artiste ne peut trouver dans la nature tous ses types, mais que les plus remarquables lui sont révélés dans son âme comme la symbolique innée d’idées innées et au même instant. » Pour de nombreux poètes français (Nerval, Baudelaire, Barbey d’Aurevilly, Villiers de l’Isle-Adam, Rimbaud, Apollinaire...), Heine va devenir le garant des « droits imprescriptibles de l’esprit »

 

Un autre allemand comptera, Friedrich Hölderlin. Étant donné l'importance de la pensée grecque dans la poésie et la pensée de Hölderlin, il peut paraître problématique de classer celui-ci parmi les Romantiques. Mais Hölderlin deviendra fou. Victime d'une santé chancelante, fragilisé par la perte de l’amour de sa vie (Diotima), le 11 septembre 1806, sa vie bascule. « Laissez à nous autres Allemands les horreurs du délire, les rêves de la fièvre et le royaume des fantômes » écrit-il en 1833. Il continuera donc d’écrire, et ses textes (Poèmes de la folie) révélés en 1929 par la traduction française de Pierre Jean Jouve, fascinent.

 

Rendus mystérieux par un mélange de froide analyse et de douleur, ses poèmes restent pourtant étrangement ancrés dans le réel : « Quand l'homme vit de lui-même et qu'apparaît son reste, / C'est alors comme un jour qui diffère des autres jours, / Que distingué, l'homme se penche vers ce qui demeure, / Séparé de la nature et envié de personne. / Comme un solitaire, il se meut dans l'autre vaste vie / Où verdit le printemps alentour, où s'attarde l'été aimable, / Jusqu'à ce que l'année se hâte vers l'automne, / Et sans fin les nuages flottent autour de nous. » Pour Martin Heidegger la poésie de Hölderlin (ainsi que la « grande poésie » dans son ensemble) sera le lieu de la manifestation de la vérité originelle car elle apporte la réponse à la question de l'être.

 

Il faut également citer Rainer Maria Rilke, devenu poète parce que la poèsie lui semble plus apte à restituer les «méandres de l'âme». John Keats qui, promis à une lucrative carrière de médecin se tourne lui aussi vers la poésie malgré l'existence précaire qui en découle. Walt Whitman et son recueil Feuilles d'herbe auto-publiée en 1855. La très introvertie Emily Dickinson dont seulement une douzaine de poèmes furent édités de son vivant. Pouchkine, condamné à l'exil et échappant de peu à la Sibérie. Sergueï Essénine, fondateur du mouvement imaginiste et qui écrivait : « un poète lyrique ne devrait pas vivre très longtemps. »

 

Et puis aussi Isabella di Morra, assassinée par ses frères à cause d'une prétendue relation sentimentale et dont l'œuvre réduite est considérée comme l'une des plus intenses et touchantes du XVIème siècle. Giacomo Leopardi dont la méditation métaphysique sur le tragique de l'existence préfigure l'existentialisme. Omar Khayyam, mathématicien perse athée et croyant dont les poèmes mystiques manient un ésotérisme lyrique.

 

Tous, adeptes des révolutions intimes, explorent les confins de l'âme, défiant la mort et l'absurde, bâtissant leur œuvre sans se préocuper de reconnaissance, ni d'honneurs. Les mots se doivent d'être directs et évocateurs, sans allusions, ni périphrases. Les images doivent être immédiates... Rien ne résume mieux cette quête que ces quelques vers d'Aragon : « Je ne sais ce qui me possède / Et me pousse à dire à voix haute / Ni pour la pitié ni pour l' aide / Ni comme on avouerait ses fautes / Ce qui m'habite et qui m'obsède. »

 

Évidemment lorsque les mots ont tant d'importance, toute traduction peut s'assimiler à une trahison. Une evidence que Heinrich Heine résume ainsi : « Traduire de la poésie, c’est comme vouloir empailler un clair de lune. » Ce à quoi Marguerite Yourcenar aurait pu lui répondre : « Quoi qu'on fasse, on reconstruit toujours le monument à sa manière. Mais c'est déjà beaucoup de n'employer que des pierres authentiques. »

 

(10/01/2020; Frédéric Schäfer)

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